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Ibáñez Tomás - A propos du Post Anarchisme et du Néo Anarchisme

IT

 

A propos du Post Anarchisme et du Néo Anarchisme

de Tomás Ibáñez

 

I. Post Anarchisme.

Mon intervention pourrait se résumer en deux points:

Premier point : Le Post Anarchisme a raison malgré lui.

Deuxième point : Le débat Post Anarchiste n’est pas du tout crucial.

1) : Le Post Anarchisme a raison malgré lui, car c’est vrai qu’il fait fausse route dans son analyse et dans son appréhension de l’Anarchisme, mais ses conclusions sont correctes, sa thèse principale est globalement juste.

2) : Le débat Post Anarchiste n’est pas crucial, car, en effet, l’Anarchisme deviendrait Post Moderne même en l’absence de ce débat.

Voila. Mais, bien sûr, des affirmations de ce type ont peu d’intérêt si on ne les argumente pas, ce sont les arguments qu’il faut examiner, et si je tiens à les exposer c’est parce que ces arguments reposent, très directement, sur une certaine conception de l’Anarchisme. Le Post Anarchisme ne m’intéresse pas en soi, c’est, principalement, mon engagement envers cette conception particulière de l’Anarchisme, qui fait que je prenne en considération le Post Anarchisme.

Nous savons tous que, par delà sa diversité, une bonne partie du Post Anarchisme s’efforce de montrer que l’Anarchisme est imprégné de Modernité, et que cela entrave son efficacité politique.

Donc, la 1ère question qui se pose est de savoir si les Post Anarchistes ont raison ou pas. Oui, ou non, l’Anarchisme est-il imprégné de l’idéologie de la Modernité, c'est-à-dire, essentiellement, de l’idéologie des Lumières? Et, en cas affirmatif, oui ou non cela entrave-t-il son efficacité politique?

Une 2ème question consisterait à discerner les conditions de possibilité de la critique Post Anarchiste… qu’est ce qui, en définitive, a rendu possible cette critique?

 

1- Sur l’Anarchisme et la Modernité

Se demander si l’Anarchisme est porteur d’éléments Modernes revient, semble-t-il, à poser une question de nature empirique, puisque, pour y répondre, il faudrait confronter les diverses pratiques des anarchistes, notamment leurs pratiques discursives (livres, journaux, manifestes…), avec les grands principes de la Modernité. C’est ce qu’on fait certains Post Anarchistes, de manière partielle c’est vrai, puisque ils ne se sont penchés que sur des textes de quelques pères fondateurs de l’Anarchisme. Leur verdict est sans appel: seul Stirner échapperait, selon certains, a des influences Modernes qui marqueraient tous les autres.

Vivien Garcia a très bien vu qu’une des critiques que l’on peut faire aux Post Anarchistes, c’est que pour pouvoir extrapoler à l’Anarchisme les résultats d’une lecture Poststructuraliste de certains textes, ils doivent au préalable formater l’Anarchisme sur le modèle d’un corpus doctrinal, et le couler dans un moule qui permette de le traiter comme s’il s’agissait d’une philosophie politique. Cependant, il se trouve que ces textes n’avaient pas une visée directement doctrinale, et il se trouve, de plus, que l’Anarchisme n’est pas une philosophie politique au sens habituel. En fait, il déborde très largement cette assignation ne serait ce que par la symbiose qu’il établit entre l’idée et l’action. La démarche Post Anarchiste se base donc sur une méconnaissance et sur une lecture biaisée de l’Anarchisme. Ceci est un aspect de l’analyse que développe Vivien, et que je souscris sur bien des points.

Il me semble cependant, que si cette critique est tout à fait pertinente en ce qui concerne la démarche des Post Anarchistes, elle n’invalide pas nécessairement leur thèse, car nous pouvons déboucher sur les mêmes conclusions en opérant d’une façon différente.

Par exemple, nous pouvons prendre appuie sur le fait que l’Anarchisme est, tout à la fois, mouvement, luttes, éthique, pratiques, plus que corpus doctrinal, pour délaisser les textes fondateurs, et pour nous tourner vers les discours qui avaient cours dans le mouvement anarchiste. Nous constaterons, alors, que cet Anarchisme était largement Moderne dans une bonne part de ses expressions, et qu’il véhiculait, effectivement, des idées telles que celles de progrès, de raison, d’émancipation etc.etc.dans leur acception Moderne. Cela était tout à fait aveuglant avant 1968,( il suffit de consulter les journaux libertaires de l’époque), mais j’en appelle plutôt à la mémoire de ceux qui étaient jeunes quand je l’étais moi-même, car je ne pense pas être le seul militant de ma génération à avoir entendu prononcer des phrases horripilantes qui déclinaient, sous toutes les formes possibles, l’idée selon laquelle l’Anarchisme est eternel et inaliénable parce qu’il correspond à ce qu’il y a de plus profond et de plus noble dans la Nature Humaine.

Il est vrai que cela s’est atténué après 68. Mais que se passerait-il si nous demandions, par exemple, aux anarchistes d’aujourd’hui de dire si nos grandes valeurs, telles que l’égalité, la liberté, la solidarité, la dignité humaine, etc. peuvent être fondées sur des principes universels et inconditionnels, ou bien si, au contraire, elles n’ont pour unique fondement, en dernier ressort, que notre propre volonté de les défendre, et rien d’autre?

Je suis convaincu qu’un bon nombre des réponses seraient imprégnées de l’absolutisme et de l’essentialisme Moderne, mais pour le vérifier il faudrait, bien sûr, recourir aux données empiriques.

Ceci dit, la question de savoir si l’Anarchisme est ou non Moderne ne renvoie pas seulement au domaine empirique. Il y a aussi une tout autre façon de répondre à cette question, et c’est celle qui consiste à l’aborder sur un plan purement théorique, purement conceptuel.

Et c’est sur ce plan là que je vais me situer à partir d’une conception anti essentialiste de l’Anarchisme. C'est-à-dire, à partir d’une conception qui fait reposer la formation de l’Anarchisme sur le caractère constitutif et productif de certaines pratiques contingentes historiquement situées.

Bien, abandonner une conception essentialiste de l’Anarchisme c’est affirmer que l’Anarchisme n’est pas universel, n’est pas atemporel, n’est pas eternel, mais qu’il est transitoire, particulier, relatif a un contexte déterminé, et que loin d’être extérieur à une époque, à une société, à une culture, il leur est tout à fait immanent. Cela veut dire que si l’Anarchisme n’a pas jailli d’une essence constitutive préexistante, alors, il ne peut que s’être constitué au travers d’un ensemble de pratiques, en ce cas des pratiques de lutte contre la domination, socialement, historiquement, et culturellement situées.

L’Anarchisme n’est pas quelque chose qui aurait inspiré ces pratiques, qui serait latent sous ces pratiques. L’Anarchisme n’est rien d’autre que ces pratiques elles mêmes, c’est ce qui résulte d’elles, c’est ce qu’elles ont produit, et rien d’autre. On peut d’ailleurs ajouter que ces pratiques loin d’être le fait de quelques individus isolés, furent développées par des milliers de personnes qui étaient fondamentalement, (comment pourrait-il en être autrement?), des sujets Modernes.

En bonne logique, l’Anarchisme ne peut donc être que profondément marqué par les conditions sociales et par les idées fondamentales de la Modernité. Bien entendu, l’Anarchisme n’est pas un calque fidèle, une reproduction mimétique, un clone des principes de la Modernité, comme le laissent parfois entendre les Post Anarchistes. Il y a à cela plusieurs raisons, comme par exemple, le fait que la Modernité est un temps hétérogène qui porte bien d’autres marques que celles de l’idéologie des Lumières.

En fait, c’est doublement que l’Anarchisme est marqué par la Modernité. Premièrement parce qu’il se développe dans la Modernité, deuxièmement parce qu’il prend corps dans des pratiques de lutte contre des aspects de la Modernité. Dans la Modernité et contre la Modernité, pour reprendre l’expression de Nico Berti quand il parlait d’être dans l’histoire mais contre l’histoire.

L’Anarchisme se construit donc, à la fois par antinomie, opposition, rejet, de certains aspects de la Modernité, et par accord, assimilation absorption, accommodation à d’autres aspects de cette même Modernité. Avec et contre ne sont pas incompatibles, Les pratiques anarchistes s’articulent contre certains des mécanismes de domination de la Modernité, c’est vrai, mais elles se construisent, forcément, avec les matériaux et avec les outils propres à leur temps. Elles sont donc antimodernes et modernes simultanément.

En définitive, l’idée que l’Anarchisme se trouve, nécessairement, marqué par l’esprit et par les conditions sociales de son temps découle de raisons purement théoriques fondées sur des présupposés anti essentialiste, et sur une conception de l’Anarchisme comme symbiose entre l’idée et l’action. L’idée contraire ne pourrait être soutenue que sur la base d’une conception essentialiste de l’Anarchisme, ou bien sur une mystérieuse capacité qu’auraient les anarchistes à transcender ce qui les constitue.

Bien, avant d’aborder les conditions de possibilité du Post Anarchisme, je voudrais ouvrir une parenthèse pour mentionner les quatre grandes positions qui marquent, à mon avis, le débat sur le Post Anarchisme, l’Anarchisme, et la Modernité.

La première, consiste à dire que, malgré ses déficiences évidentes, la critique Post Anarchiste est juste et que l’Anarchisme est effectivement porteur de présupposés Modernes dont il faut le débarrasser.

La deuxième, considère que la critique des présupposés Modernes est, en général, juste, mais que le Post Anarchisme se trompe quand il accuse l’Anarchisme de véhiculer ces présupposés, car, en fait, l’anarchisme s’est inscrit, dés le début, contre ses présupposés. Il faudrait, effectivement, débarrasser l’Anarchisme des présupposés Modernes s’il les partageait mais, il se trouve qu’il ne le fait pas.

La troisième, soutient que l’Anarchisme n’est pas concerné par la question de la Modernité et de sa critique, parce qu’il se situe sur une autre dimension. Ses concepts ne sont ni Modernes ni anti Modernes, ils sont d’une autre nature.

La quatrième, affirme que le Post Anarchisme n’est qu’une variante de l’offensive néolibérale pour dissoudre les principes émancipateurs de la Modernité. Il faut donc l’empêcher d’éroder la part de ces principes qui font partie, à juste titre, de l’Anarchisme. Ce serait en gros la position de Bookchin, et peut être celle de Chomsky.

 

2- Les conditions de possibilité de la critique Post Anarchiste.

Qu’elles sont les conditions de possibilité de la critique Post Anarchiste? Je crois que ces conditions de possibilité se forment à partir de l’émergence d’une nouvelle époque que l’on peut appeler, provisoirement, la Postmodernité, même si ce terme est ambigu et polémique.

En effet, la deuxième moitié du XX siècle a vu se développer un fort mouvement de critique de la pensée Moderne, critique qui a bien sûr des antécédents dans l’époque même des Lumières, le Romanticisme par exemple, et plus tard dans des penseurs à contre courant comme Stirner, ou Nietzsche. Critique qui sera appelée à partir des années 1980 Postmoderne ou Poststructuraliste.

D’autre part, cette deuxième moitié du XX siècle a vue s’initier un changement social qui marque le début d’une transition de nos sociétés vers des formes et vers des conditions d’existence qui seront, sans doute, bien différentes de celles de la Modernité.

Cela entraine, d’une part, une recomposition des dispositifs et des modalités de la domination, et donc, également, une recomposition des pratiques antagonistes. Et cela entraine, d’autre part, une transformation des imaginaires sociaux dominants, mais aussi une transformation des imaginaires subversifs.

Le Post Anarchisme trouve donc ses conditions de possibilité dans le développement de la critique Poststructuraliste/Postmoderne, rendue elle même possible par les premiers pas d’un changement d’époque.

Il est vrai, comme le remarque Vivien, que le Post Anarchisme, démarche purement intellectuelle, pour ne pas dire étroitement universitaire, ne surgit pas au sein de luttes concrètes. Il me semble, néanmoins, qu’il y a bien un rapport, même s’il est indirect, avec les luttes actuelles contre la domination, car le Post Anarchisme n’aurait probablement trouvé aucun écho, et n’aurait peut être même pas été formulé, sans l’avènement de pratiques et de formes d’intervention qui sont celles de la politique radicale d’aujourd’hui.

 

3. Conséquences pour l’Anarchisme contemporain.

Bon, même s’il était vrai que l’Anarchisme soit marqué par l’idéologie et par les conditions sociopolitiques de la Modernité, est-ce-que cela a une quelconque importance? Est-ce que cela entrave vraiment la lutte anarchiste? Et, finalement, est-ce que la critique Post Anarchiste est utile?

Je commencerais par le dernier point: oui, la critique Post Anarchiste est tout à fait utile car, à travers la critique Postmoderne, elle nous éclaire sur l’apriori de notre expérience possible, c'est-à-dire sur cela même qui nous constitue aujourd’hui, et qui, parce que, précisément, cela nous constitue, est difficilement perceptible. La réflexion sur Modernité-Postmodernité, peut nous aider à comprendre de quoi se nourrissent nos grilles de lecture, nos pratiques et notre sensibilité libertaire, cela peut nous permettre de cerner un peu mieux ce qui oriente nos perceptions et nos actes.

Il est vrai que le Post Anarchisme n’invente absolument rien du tout, il est vrai qu’il emprunte tous ses outils aux principaux lieux théoriques d’où s’exerce la critique de la Modernité, c'est-à-dire au Poststructuralisme et au Postmodernisme, mais il est vrai, aussi, que le Post Anarchisme contribue à faire connaître cette critique dans le milieu anarchiste, et c’est la un bien grand mérite, même s’il s’avérait finalement que ce soit son seul et son unique mérite. (Ce qui n’est pas du tout impossible!)

La critique Postmoderne est d’autant plus utile qu’effectivement le bagage Moderne de l’Anarchisme affaiblit sa portée politique. Je vais me limiter à signaler, très rapidement, quelques unes des adhérences Modernes qui hypothèquent la pensée et les pratiques anarchistes:

-- tout d’abord, une conception du Pouvoir qui appartient à ce que Foucault a décrit comme le paradigme juridique, modèle de la Loi à ne pas transgresser, modèle exclusivement répressif, et définition du pouvoir comme substance, avec toutes les implications qui en découlent.

-- ensuite, une conception de la réalité insuffisamment critique envers l’essentialisme, et qui du coup ouvre sur l’acceptation de présupposés humanistes, ou sur l’adhésion à l’universalisme en ce qui concerne les valeurs, mais aussi en ce qui concerne la connaissance et la vérité. Pour ne pas parler de l’insuffisant esprit critique envers une Raison qui, en tant qu’elle se postule comme universelle et fondée sur elle-même, surplombe de très haut la sphère des simples décisions humaines et commande, de ce fait, des rapports de soumission.

-- enfin, une conception politique qui reprend en bonne mesure les grands principes de progrès, d’émancipation, de projets totalisants, tels que la révolution, par exemple, et qui participe de l’idée d’une histoire linéaire, orientée tendanciellement vers la fin de l’histoire, puisque elle devrait déboucher sur une société pacifiée et réconciliée, dans la plus pure tradition eschatologique.

Je fais partie de ceux qui pensent que l’Anarchisme devrait s’approprier et intégrer la critique Poststructuraliste-Postmoderne, surtout dans sa variante Foucaldienne, et devenir un Anarchisme Postmoderne, (plutôt qu’un Post Anarchisme, qui est un terme peu heureux, à mon sens). Ceci dit, se limiter à cerner les composantes Modernes de l’Anarchisme est tout aussi inutile que de se cantonner à mettre en valeur ses écarts à la Modernité. Ce qui importe vraiment c’est de donner de l’Anarchisme des formulations qui soient en consonance avec le présent, c'est-à-dire avec une époque encore massivement Moderne, c’est vrai, mais où les avancées de la Postmodernité se font chaque jour plus sensibles.

Cependant, ce ne sera pas du tout le débat sur le Post Anarchisme qui sera déterminant pour atteindre ce but. Ce qui va être déterminant c’est que les pratiques de lutte contre la domination sont en train de changer en même temps que changent les formes de la domination. Si nous considérons que l’Anarchisme est construit dans et par ces pratiques, il s’ensuit, nécessairement, que l’Anarchisme change avec la modification de ces éléments. C’est bien parce que l’Anarchisme noue indissolublement l’idée et l’action, c’est bien parce qu’il établit une symbiose entre la théorie et la pratique que l’Anarchisme engendre de nouvelles idées quand il s’engage dans de nouvelles pratiques, se renouvelant ainsi sur les deux plans à la fois.

Les luttes actuelles contre la domination sont entrain de construire, de par leur propre dynamique et dans leur propre développement, un corpus théoriques qui, parce qu’il s’élabore au sein d’un éthos chaque fois plus Postmoderne, sera donc différent d’un Anarchisme élaboré au sein d’un éthos Moderne

Ma conclusion est claire, c’est bien, premièrement, parce qu’il demeure entièrement fidèle à sa détermination de combattre la domination sous toutes ses formes, c’est bien, deuxièmement, parce que la domination modifie ses registres avec l’avancée de la Postmodernité, et c’est bien, en troisième lieu, parce que l’anarchisme ne sépare pas ses formulations théoriques et ses pratiques de lutte, c’est bien pour ces trois raisons, prises ensemble, que l’Anarchisme est entrain de devenir, subrepticement, Postmoderne, que nous le voulions ou pas, que nous en ayons conscience ou pas, et cela est, à mon sens, tout à fait positif, aussi bien pour assurer l’avenir politique de l’Anarchisme, que pour maintenir dans toute  son intensité la lutte contre la domination.

 

II. Néo Anarchisme

 

1. Le caractère flou du Néo Anarchisme

De quoi parle-t-on quand on parle de Néo Anarchisme? Ce n’est pas facile à dire car, contrairement à ce qui se passe pour le Post Anarchisme, il n’y a pas, du moins a ma connaissance, ni une exposition systématique, ni des textes programmatiques.

Pour compliquer encore un peu plus les choses, le Néo Anarchisme se manifeste dans le cadre de deux mouvances militantes différentes, et il se trouve que l’une d’entre elles évite, voire rejette, toute référence identitaire, y compris celle qui renvoie à l’anarchisme. Ce n’est donc pas cette mouvance libertaire qui va s’auto-définir comme Néo Anarchiste, et ce n’est que de l’extérieur que l’on peut éventuellement la qualifier comme telle, ce qui est toujours assez contestable.

En réalité, nous pourrions dire à propos du Néo Anarchisme ce que disait très bien Rossella en 1996 dans le dernier numéro de Volonta, a propos de la mouvance libertaire qui proliférait alors en dehors du mouvement anarchiste, elle disait à peu prés ceci: En fait, c’est le regard libertaire qui reconnait et trace les limites de la mouvance libertaire, et non cette propre mouvance qui se définit comme telle ou qui soit consciente d’elle-même.

Pour ma part, j’aurais tendance à considérer que le Néo Anarchisme n’est rien d’autre que la forme prise par l’anarchisme contemporain. Cependant, comme l’Anarchisme contemporain est hétérogène et divers, il englobe aussi des formes d’Anarchisme que l’on pourrait appeler classiques, ou, plus traditionnelles. Le Néo Anarchisme n’est donc qu’une partie de l’Anarchisme contemporain, et c’est bien cette partie qu’il s’agit de définir, en renonçant à la présenter comme étant équivalente à un Anarchisme contemporain qui la déborde très largement.

J’avoue que ce renoncement me gène quand même beaucoup, car je crois qu’il y a bien un sens de « contemporain » qui permet de contempler le Néo Anarchisme comme étant la forme contemporaine de l’anarchisme. En effet on peut entendre par contemporain « ce qui existe dans le présent », mais on peut aussi entendre par contemporain « ce qui correspond, ou ce qui est en syntonie, avec les caractéristiques du présent ».

Alors, et je vais le dire d’une façon un peu brusque, je considère que l’anarchisme traditionnel, même s’il existe toujours au sein de l’époque contemporaine, n’est pas contemporain, ce qui ne veut pas dire, bien sûr, qu’il soit dénué de valeur. Seul le Néo Anarchisme est pleinement contemporain, au deuxième sens du terme.

Parler de Néo Anarchisme c’est donc parler d’un Anarchisme qui est en correspondance avec les caractéristiques du temps présent, mais le préfixe Néo suggère quelque chose de plus, il suggère l’idée d’une inflexion par rapport à l’Anarchisme tel qu’il se présentait dans sa forme traditionnelle, et cela suggère, plus précisément, l’idée d’un type d’inflexion qui va dans le sens de la nouveauté, ou qui incorpore du nouveau.

Á mon avis, les débuts de cette inflexion se situent vers la fin des années soixante quand une forme quelque peu différente d’anarchisme est produite dans et par les pratiques de lutte contre la domination qui commencent à s’étendre à ce moment là. J’oserais même être encore un peu plus précis, et dire que c’est de Mai 68 que partent les premiers balbutiements d’un Néo Anarchisme qui s’est étendu par la suite, et qui s’est constitué progressivement, mais qui ne s’est développé de manière vraiment spectaculaire qu’à partir des années 1990.

Pour ceux d’entre nous qui militions avant Mai 68 il est indéniable qu’il y a un avant et un après, et que bien des choses ont changé dans la foulée, de Mai 68. Le nombre de militants anarchistes, bien sûr, qui, sans être devenu spectaculaire, loin s’en faut, est sans commune mesure avec ce qu’il était au début des années soixante, quand, par exemple, une ville comme Milan, après des années sans la moindre rénovation générationnelle, voyait enfin apparaître 4 ou 5 jeunes anarchistes, pas plus, qui allaient former un groupe de jeunes libertaires. Un autre changement a trait à la présence sociale des idées libertaires qui s’est étendu bien plus largement que le nombre de militants. Mais surtout là ou le changement a été le plus remarquable c’est par rapport aux conceptions et aux pratiques majoritairement partagées au sein du mouvement anarchiste : une nouvelle conception du militantisme s’est développée: moins empreinte de sexisme, moins tolérante envers le clivage entre les pratiques militantes et les pratiques dans la sphère privée, pour ne mentionner que deux aspects.

 

2. les deux volants du Néo Anarchisme

Je faisais allusion il y a un instant au double versant du Néo Anarchisme, je pense en effet que le Néo Anarchisme se manifeste dans deux mouvances militantes différentes. Une mouvance qui assume explicitement la référence identitaire à l’Anarchisme, et une autre mouvance qui, pour différentes raisons, ne l’assume pas.

A) Dans la première de ces deux mouvances on trouve des collectifs et des personnes qui tout en s’affirmant explicitement comme étant anarchistes, expriment, cependant, une nouvelle sensibilité par rapport à l’inscription identitaire. Cette nouvelle manière d’entendre l’identité Anarchiste, marquée par une plus grande souplesse, par une plus grande ouverture, et par un moindre sectarisme, entraine un rapport différant envers la tradition Anarchiste, aussi bien qu’envers le monde extérieur à cette tradition. Les frontières entre ces deux réalités deviennent beaucoup plus perméables, la dépendance par rapport à la traditions anarchiste devient moins rigide, et, surtout, cette tradition est perçue comme devant être fécondée, enrichie, et donc transformée et reformulée, par des incorporations, et même par une hybridation, avec des apports venus de luttes menée dans le cadre d’autres traditions.

Dans cette perspective ce n’est pas seulement, comme le dit Daniel Colson, qu’il faille, je le cite : sortir du Ghetto anarchiste et incorporer des éléments d’une pensée produite en dehors du mouvement libertaire, c’est aussi qu’il faut élaborer en commun, avec d’autres collectifs engagés eux aussi dans des luttes contre la domination, des éléments qui s’incorporent dans la tradition anarchiste, en la faisant bouger. Cette ouverture non sectaire du néo anarchisme pourrait s’illustrer en rappelant cette fameuse phrase qui dit : « seuls nous ne pouvons pas, mais, en plus, cela ne serait pas bon et cela ne servirait à rien »

La déclaration du PAN, réseau planétaire anarchiste (Planetary anarchist network), même si elle ne parle pas de Néo Anarchisme, offre également une bonne formulation de cette sensibilité ouverte et non sectaire propre au Néo Anarchisme. Je vais en citer quelques extraits dans une traduction tout à fait libre :

« Nous sommes profondément anti sectaires. Nous n’essayons pas de faire prévaloir une forme d’anarchisme sur les autres... Nous valorisons la diversité comme un principe en soi même qui ne trouve sa limite que dans notre commun refus des structures de domination. Puisque nous considérons l’anarchisme moins comme une doctrine que comme un mouvement vers une société juste, libre et soutenable, nous croyons que les anarchistes ne devraient pas se limiter a coopérer avec ceux qui se définissent comme anarchistes mais qu’ils devraient chercher activement a coopérer avec tous ceux qui travaillent pour créer un monde basé sur ces mêmes principes libérateurs, et apprendre d’eux. Il s’agit de mettre en rapport les millions de personnes qui a travers le monde sont effectivement anarchistes sans le savoir, avec la pensée de ceux qui travaillent dans cette même tradition, et, en même temps, enrichir la tradition anarchiste au contact de leur expérience ».

Pour bien saisir le phénomène du Néo Anarchisme il ne faut pas oublier que ce n’est pas, généralement, par la connaissance préalable des textes théoriques que les jeunes viennent au mouvement anarchiste. Ce n’est pas aux écrits de Proudhon, mais à un certain imaginaire auquel on adhère, Alain Pessin parlait tout a fait justement de la rêverie anarchiste.

Ors, s’il est vrai que cet imaginaire anarchiste n’a jamais cessé de se modifier, en incorporant, notamment, de nouveaux épisodes de lutte, il n’en demeure pas moins que l’incorporation de Mai 68 lui a imprimé de nouvelles tonalités.

Après 68, une série de phénomènes, tels que les anarcho-punk, ou bien la prolifération de groupes musicaux plus ou moins libertaires, ou encore le foisonnement des Squats, avec l’esthétique et le style de vie qu’ils ont favorisé, ont continué à faire bouger cet imaginaire.

Mais ce sont certainement les grands épisodes internationaux des luttes contre diverses formes de domination, depuis le Chiapas en 94, jusqu’à Genova en 2001, en passant par Seattle en 99, qui l’ont revivifié pour les plus jeunes. C’est cet imaginaire qui suscite les adhésions identitaires et il est clair que les nouveaux éléments qui le constituent redessinent, forcément, les contours de cette identité.

En bref, l’identité anarchiste contemporaine n’est plus la même que celle d’antan, et elle ne peut pas être la même que celle d’antan, parce que l’imaginaire dans lequel elle se constitue se nourrit des mouvements contestataires actuels, et que ceux-ci présentent des caractéristiques notablement différentes de celles qui marquaient les luttes antérieures.

B) L’autre grande mouvance où l’on peut déceler des composantes Néo Anarchistes se trouve dans les nouvelles résistances, et dans les nouveaux mouvements sociaux. Elle est constituée par des collectifs, et par des personnes qui militent en dehors des organisations spécifiquement anarchistes et qui ne se réclament pas explicitement de cette référence identitaire, mais qui réinventent, dans les luttes, des pratiques anarchistes et des conceptions politiques proches de l’anarchisme.

Rossella, avait très bien exprimé cet aspect il y déjà longtemps, quand elle écrivait à peu prés ceci: Les collectifs qui composent cette mouvance libertaire ne se définissent pas tant en termes identitaires qu’en termes de contenus concrets. Ils n’ont pas un projet ou des objectifs libertaires mais une sensibilité libertaire, des méthodes libertaires (décisions horizontales, non-médiation etc.) et certains principes libertaires (sur la domination, non hiérarchie, etc.)

Le mouvement alter-mondiste, malgré son énorme hétérogénéité et toutes les critiques que l’on peut lui faire, illustre en partie cette mouvance Néo-Anarchiste non identitaire. Sans être consciemment et explicitement anarchiste, il incorpore une forme de politique anarchiste dans sa structure et dans son organisation, basée sur des principes anti hiérarchiques et anti centralistes. Bon nombre de ses militants, pas tous, loin s’en faut, sont parfois de plus farouches défenseurs de certaines pratiques anti autoritaires que bon nombre d’anarchistes identitaires.

Ceci dit, c’est probablement parce qu’ils se retrouvent coude à coude dans les mêmes pratiques de lutte, ou dans des pratiques très proches, que les points communs entre les anarchiste qui s’identifient comme tels, et ceux qui ne le font pas mais qui partagent une bonne part de ses principes, sont suffisamment nombreux pour que nous puissions abandonner maintenant la séparation entre ces deux mouvances, et parler globalement du Néo Anarchisme, en signalant quelques un de ses principaux composants.

 

3. Les caractéristiques du Néo Anarchisme

Pour commencer, je crois qu’il faut souligner que le développement du Néo Anarchisme, surtout dans son versant non identitaire, mais aussi dans l’autre, n’est pas indépendant des nouvelles conditions sociales, technologiques, culturelles qui sont entrain de frayer le chemin vers la Postmodernité. Il est clair en particulier que grâce au déploiement des NTIC (Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication) les organisations réticulaires tendent à substituer les structures hiérarchisées dans des domaines divers, et que les fonctionnements hiérarchiques ont perdu le privilège de l'efficacité productive.

La mise en en réseaux de la société, le passage du pyramidal au réticulaire et à l'horizontal, permet, bien sûr, la mise en place de nouvelles formes de domination mais, cela permet aussi le développement de pratiques subversives extraordinairement efficaces qui sont en totale syntonie avec les formes organisationnelles propres de l'anarchisme.

Internet a probablement contribué, du moins en partie, à faire que les structures organisationnelles de l’antagonisme social adoptent de nouvelles formes, aussi bien dans la réalité que dans l’imaginaire. C’est ainsi que, (je reprends ici partiellement ce que je disais dans un de mes textes) la vieille image de l'organisation révolutionnaire qui avait la forme d'une structure stable, a été substituée dans l'imaginaire antagoniste par celle d'un faisceau d'articulations flexibles et mobiles. La nouvelle dissidence ne demeure plus entre les murs compacts d'une organisation pensée sous la forme d'un édifice, elle se niche plutôt dans des réseaux qui naissent, cristallisent, se transforment et s'évanouissent sans même songer à une éventuelle solidification. C'est pour cela que les luttes actuelles ont bien souvent un caractère épisodique et discontinu, et que les mobilisations de masse sont aussi éphémères que largement imprévisibles. Les fixations qui cristallisent ponctuellement pour rendre possibles les affrontements, sont des positions délibérément précaires et provisoires, elles se dissolvent et se recomposent constamment à la recherche de nouveaux champs de bataille.

Cette labilité répercute, bien sûr, sur les références identitaires et sur la configuration même des identités : …les positions et les identités politiques ne sont pas déterminées extérieurement mais se constituent et se reconstituent a travers l’engagement dans la lutte elle-même.

Dans ce nouveau contexte, le rejet frontal de nos conditions sociales d’existence demeure intact, de même que le désir de faire naître d’autres conditions, radicalement différentes. Cependant le concept de Révolution est profondément redéfini dans une optique pleinement présentiste. On y retrouve bien l'idée d'une rupture radicale mais il serait vain d'y chercher des perspectives eschatologiques. Au contraire, rien ne saurait être remis au lendemain de la révolution, car celle-ci n'est pas située dans l'avenir, elle n'a que le présent pour unique demeure et elle se produit dans chaque espace et chaque instant que l'on parvient à soustraire au système. Il s’agit de transformer dans l'immédiat, mais de manière radicale, des rapports de domination spécifiques et concrets. Il s’agit d’œuvrer pour que ce que construisent les pratiques antagonistes prenne la forme de politiques préfiguratives.

Dans cette perspective une bonne partie du Néo Anarchisme s’efforce de créer dés aujourd'hui, des espaces de vie et des manières d'être qui se situent en rupture radicale avec les injonctions du système institué.  C’est bien ce qui ressort, par exemple d’un texte du collectif CrimethInc  (USA), cité par Uri Gordon : Notre révolution doit être immédiate et atteindre la vie quotidienne…nous devons recherche d’abord et avant tout à modifier le contenu de notre existence dans un sens révolutionnaire, plutôt que d’orienter notre lutte vers un changement historique et universel que nous ne pourrons pas voir de notre vivant.

Avec des accents assez Foucaldiens, il n’est pas rare d’entendre dire par les néo anarchistes, qu’il s’agit de se transformer soi même, de modifier notre subjectivité actuelle, de s’inventer soi même en dehors de la matrice qui nous a conformé. Mais ceci ne renvoie pas à une pratique purement individuelle car c’est bien évidement dans le rapport avec les autres, dans le tissu relationnel, dans les pratiques collectives et dans les luttes communes que se trouvent les matériaux et les outils pour effectuer ce travail de soi sur soi.

En définitive, et ce sera ma conclusion, le Néo Anarchisme, c'est-à-dire cette partie de l’Anarchisme qui représente à mes yeux l’Anarchisme vraiment contemporain, présente des traits qui lui sont conférés par les pratiques de lutte contre les formes de domination actuelles.

Ces luttes ne s’articulent pas sur des bases identitaires, elles sont critiques par rapports aux discours totalisants, elles expulsent toute visée eschatologique, elles sont résolument présentistes et attachées à la modification, ici et maintenant des aspects existentiels, elles ne confient que dans les politiques préfiguratives et elles visent à s’opposer radicalement et dans l’immédiat a des aspects concrets, même s’ils sont limités, des dispositifs de domination.

En tant qu’il est en prise directe avec ces luttes, le Néo Anarchisme participe de leur imaginaire, et il en incorpore les grands traits à un imaginaire anarchiste qui ne peut que s’en trouver modifié. C’est ce travail de modification de l’anarchisme, dans les lignes signalées plus haut, qui définit le Néo Anarchisme.

 

Venise, 4 et 5 Juillet 2009.

 

13/03/2026
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